Chapitre 4

 

Technique de base : le mélange à sec

 

 
Présentation

Cette technique est évidemment la principale et même la seule pour la plupart des utilisateurs du crayon de couleur. Suivant le résultat que l’on veut obtenir, on peut mélanger les crayons de différentes façons.
Il y a le système des hachures entrecroisées où l’artiste mélange des couleurs apparemment sans rapport, mais qui donne une fois éloigné de l’œuvre, une teinte nouvelle par effet d’optique. Cela s’apparente au pointillisme chez les impressionnistes.
On peut aussi tout simplement mélanger les couleurs en les appliquant successivement en couches légères et de façon uniforme, ce qui s'apparente au glacis utilisé dans la peinture à l'huile.
Cette technique est celle qui vient le plus naturellement mais elle n’a jamais été exploitée dans sa totalité, du moins à ma connaissance et au vu des différentes éditions sur ce sujet.
Le mélange par couches légères, c’est-à-dire en appuyant faiblement sur la mine, est la base de ma technique, alors qu’elle est la finalité pour les autres artistes. Et pourquoi se contentent-ils de ces mélanges superficiels ? La raison est simple et découle directement du principe de transfert de la cire sur le papier. (La cire, je le rappelle, est le constituant de la mine qui permet le transfert du pigment sur la feuille). En effet, pour que ce transfert se fasse, il faut que la mine accroche le papier. C’est la raison pour laquelle on utilise un papier dit “à grain”. Le fait de frotter la mine sur le papier, la cire se dépose sur ces grains qui sont les bosses du papier. Tant que ces grains ne sont pas écrasés par la mine, la cire s’y dépose facilement, d’où l’intérêt d’effectuer le mélange sans appuyer trop fort.
Seulement, cette méthode ne permet pas le remplissage des creux du papier. Une fois le travail achevé, on verra donc celui-ci transparaître à travers la cire à cause de cette multitude de creux laissés vierges. Bien sûr, si c’est l’effet qu’on recherche, on peut s’arrêter là. Seulement la faible densité de pigment présente sur le papier donne, à ce stade, un rendu des couleurs que je trouve fade.
Pour bénéficier de couleurs plus lumineuses et plus contrastées, il faut donc augmenter la densité du pigment en recouvrant la totalité de la feuille ; ce qui veut dire écraser le grain pour remplir les creux du papier, en appuyant plus fort.
C’est donc au stade où les autres artistes ont fini que moi je commence ; et c’est précisément là que l’on passe du stade de crayonnage (sans être péjoratif), au stade de la “ peinture au crayon ” (au sens technique du terme, voir introduction).
 
Pour passer ce cap, il faut bien entendu une certaine expérience de la technique, qui vient au fur et à mesure qu’on la pratique.
Elle reste néanmoins délicate car une fois le grain écrasé, la cire n’adhère plus aussi facilement sur le papier et le mélange devient de moins en moins aisé. La difficulté principale est d’utiliser alternativement les différentes couleurs mises en jeu en appuyant progressivement de plus en plus fort jusqu’à écrasement du grain, tout en conservant le mélange de base superficiel ; le tout sans que l’on voie les coups de crayons et sans dépasser les contraintes physiques ou les limites du papier. C’est-à-dire éviter qu’il s’arrache à sa surface ou qu’il se déforme en gondolant à l’endroit où l’on a trop insisté (pression trop forte de la mine ajoutée à des passages répétés au même endroit)
La mise au point de cette technique fut longue. Mes premières œuvres ont donc subi l’inexpérience du débutant citée plus haut. Ce n’est qu’après plusieurs années de recherches et de progrès que j’ai pu surmonter toutes les difficultés.
Ici, je ne parlerai pas de la technique du dessin (perspective, proportions, volumes, ombres, etc.) mais de ma manière de travailler la couleur pour qu’elle s’apparente à un effet de peinture.
 
Réalisation de grands aplats de couleurs
 

Première étape

maitrise de la pression de la mine sur le papier

 
Il semble stupide de donner des conseils pour réaliser un simple aplat d’une seule couleur, mais si l’on ne veut pas avoir de mauvaises surprises, il faut suivre une certaine procédure, ceci étant la base de la technique.
Lorsqu’on remplit un fond ou un grand détail avec une seule couleur, on est tenté d’appuyer franchement sur la mine pour opacifier immédiatement le papier. Erreur fatale ! On court tout droit vers un papier qui se déforme de façon anarchique. Il peut même atteindre l’aspect d’un papier peint mal posé sous lequel il reste des bulles d’air. Le pire c’est que cette réaction ne se remarque pas tout de suite. C’est après avoir réalisé une certaine surface que l’on voit apparaître ce phénomène irréversible. Donc même pour l’application d’une seule couleur, il faut procéder comme si on en mélangeait deux : c’est-à-dire commencer par une application légère puis insister progressivement jusqu’à disparition totale de la feuille. Il faut bien sûr appuyer suffisamment, mais cela doit rester dans le domaine du raisonnable. Si l'on appuie vraiment trop fort, même progressivement, on risque la déformation anarchique du papier et même l’arrachement de sa surface. À force d’expériences, on arrive à bien sentir les limites qu’il ne faut pas dépasser.
 
Remarque : Même en exerçant une pression progressive on verra naitre une déformation de la feuille par rapport au reste laisser encore vierge. Le papier se met à gondoler légèrement. Cela peut surprendre au début mais c’est normal car par cette méthode, la déformation est maitrisée et reste constante. Donc lorsque la feuille est entièrement remplie, le papier a été écrasé de manière uniforme et il redevient alors plat !

Dernier conseil : lors de l'application de la mine sur le papier, il vaut mieux éviter de donner un mouvement de va-et-vient rectiligne (même de faible amplitude), cela agresse le papier. Personnellement, je donne un petit mouvement rotatif, c'est moins agressif et l'effet "coup de crayon" disparaît, ce qui est indispensable pour la réalisation de dégradés subtils.
 
Pression progressive de la mine sur le papier.

Cela évite les coups de crayon et la déformation anarchique du papier.

 

Couleur : Sienne brûlée

Voir haut du ciel de "388" ou le fond noir de "Le pacte rompu"

 

Deuxième étape

mélange de deux couleurs sans dégradé

 
C'est la même procédure que dans la première étape en commençant par la couleur la plus foncée. C'est à ce stade que l'on dose les deux couleurs à mélanger ; par couches légères et en alternance.
 
Remarque : Avant d'aller plus loin, il faut savoir que plus le mélange des couleurs s'effectue avec des teintes voisines plus il sera homogène et semblera produire véritablement une couleur nouvelle. On pourra l'utiliser pour réaliser de grandes surfaces (voir la trouée de ciel bleu dans la Bataille d'Alexandre effectuée à l'aide d'un bleu gris et d'un bleu pastel). En revanche l'emploi de couleurs claires avec des couleurs foncées est déconseillé pour de grands aplats ou grands détails car l'homogénéité du mélange est impossible et laisse apparaître les coups de crayon. On peut l'utiliser de préférence pour de petits détails ou bien si l'effet est recherché.
 

Contre-exemple :


mélange de couleur claire sur couleur foncée.

Couleurs de base : bleu gentiane et jaune paille

 
Actuellement la palette des couleurs disponibles est assez importante pour pouvoir obtenir une nouvelle couleur sans avoir à mélanger des teintes trop distantes.
 
1. Mélange équilibré
 
Pour en revenir au dosage des couleurs de base, si l'on veut un mélange équilibré, il suffit d'alterner de façon égale les couches jusqu'à opacification de la feuille en finissant en général par la teinte la plus claire. Ceci s'explique par le fait que le crayon de couleur foncé prime sur la teinte claire. À pression identique le foncé recouvre plus que le clair. Autrement dit la couleur claire laisse transparaître la couleur précédente située sous elle.
 
Mélange de 2 couleurs sans dégradé.
Mélange à 50 %

Couleurs de base : vert réséda et ocre vert

Mélange : alternance des couleurs

1 couche
2 couches
4 couches
4 couches + les finitions

 
2. Mélange plus foncé
 
Pour l'obtention d'un mélange plus foncé, il suffit d'insister plus longtemps sur la couleur de base foncée dans l'alternance avec la couleur de base claire.
 

À gauche, mélange plus foncé.

À droite, mélange équilibré témoin

 
Une fois le mélange effectué, il est toujours possible de le foncer légèrement sans ajouter une couche supplémentaire qui serait de trop. Pour cela il faut utiliser la technique du saupoudrage qui consiste à gratter la mine de façon très légère à l'aide d'une lame de cutter ou d'un grattoir très fin au-dessus du mélange. On estompe ensuite le pigment avec le doigt de façon très légère.
 
3. Mélange plus clair
 
C'est bien sûr l'inverse que précédemment.
 

À gauche, mélange plus clair.

À droite, mélange équilibré témoin

 
Mais il arrive parfois que l'on veuille obtenir une teinte à peine plus foncée que la couleur de base claire nécessitant alors une seule sous-couche foncée. La couche claire risque de laisser apparaitre les coups de crayon de la couche foncée du dessous. Ces coups de crayon ne pouvant disparaitre que par la multiplication des couches (mélange équilibré), on ne peut donc pas appliquer la première couche de manière classique (mine frottée sur le papier). On réalise alors la sous-couche par saupoudrage comme dans le mélange plus foncé. Il ne reste plus qu'à passer la couleur claire de manière classique ; le mélange, de cette façon, est homogène.
L'expérience permet de choisir la technique appropriée.
 

Troisième étape

mélange de deux couleurs avec dégradé

(passage d'une couleur à l'autre avec un fondu entre les deux)

 
Le principe est le même que le mélange de deux couleurs. Elles ne sont pas superposées mais juxtaposées et la fusion intervient de manière progressive entre les deux en passant de l'une à l'autre.
La réalisation demande une certaine expérience que l'on peut maîtriser avec un exercice de base simple. Je prendrai pour exemple le passage d'un carmin à un pourpre . On réalise un premier dégradé avec le carmin (fig. 1) puis on applique un second dégradé avec le pourpre en sens inverse (fig. 2). À la jonction des deux couleurs, on se retrouve à la deuxième étape (fig. 3). Pour la finition, toujours procéder par petite surface en donnant un petit mouvement rotatif afin d'homogénéiser le mélange.
 
Mélange avec dégradé.

Couleurs de base : carmin et pourpre

Superposition des dégradés 1 et 2 = 3.

 

Mélange de trois couleurs avec dégradé :

Voir les drapés des différents nus, les dégradés de ciels, etc.

 
  Mélange avec dégradé de 3 couleurs.

Couleurs de base :

vert de malachite
vert opale
vert de malachite clair

Le dégradé se termine du vert clair vers le blanc par saupoudrage

 
En ce qui concerne les aplats en général, il m'arrive de parfaire la finition en utilisant la technique du saupoudrage de la deuxième étape par-dessus la technique classique.
 
Réalisation de détails
 

- Contrairement aux aplats de couleurs, on peut mélanger n'importe quelles couleurs entre elles, même du très foncé avec du très clair. Tout dépend de l'effet que l'on veut réaliser. Dans certains cas, le fait de laisser les coups de crayons visibles et dans une orientation particulière apporte un réalisme supplémentaire à l'effet recherché.

Exemples :

 

poils d'animaux "Ô Main divine"
chevelure "Combat de toile, conflit de femme"
rayons de soleil à travers un élément liquide "Naissance d'un Mythe"
projection d'eau "Crash"

- Parfois on peut jouer sur les priorités qu'ont les couleurs foncées sur les claires.

 
Pour la réalisation de marbrures par exemple, j'effectue le mélange de base pour le fond puis les marbrures sont réalisées par-dessus, seulement après. Celles qui sont de couleurs vives (couvrant totalement le fond) nécessitent l'utilisation de la technique humide (voir chapitre : “technique d'humidification ”). Celles qui laissent transparaitre le fond sont appliquées à sec en appuyant plus ou moins fort suivant l'effet de transparence que je souhaite obtenir en jouant sur le faible pouvoir opacification des teintes claires sur les teintes foncées.
 
 
Réalisation de marbrures (L'échiquier du destin)
 
Une autre méthode pour obtenir un effet de matière c'est l'utilisation de la gomme électrique. Un exemple précis dans les nus féminins comme "Emmanuelle" : les éclats dans la pierre.
 
étape 1 : réalisation du fond dégradé.

étape 2 : gommage correspondant à la partie éclairée de l'éclat

étape 3 : remplissage de la partie gommée avec
la couleur correspondant à l'éclairage voulu.

étape 4 : finition par l'application de l'ombre
portée des rebords de l'éclat pour donner le relief.

 
Pour des détails minuscules pour lesquels la mine, même parfaitement taillée, reste trop grosse, la technique du grattage à l'aide d'une lame est le seul moyen possible.
Cela consiste à appliquer deux couches de teintes éloignées en commençant cette fois-ci par la plus claire mais sans les mélanger. La première couche opacifie la feuille, la deuxième cache la première. Le grattage fait alors réapparaître la teinte claire suivant la forme voulue.
On retrouve de nombreux exemples de cette technique dans "La bataille d'Alexandre". Par exemple herbe, inscription sur un drapeau, poils d'animaux, pompons au bout des lances.
 
Dans tous les cas, les grands traits de l'oeuvre sont tracés au départ au crayon graphite. Les détails rempliront les différentes zones ainsi définies. Dans le cas de détails sombres, l'application de la couleur recouvrira le crayon graphite et le fera disparaitre. Si, au contraire, les détails nécessitent une teinte claire, le tracé du crayon graphite devra être effacé juste avant d'appliquer cette couleur claire. Sinon le tracé resterait visible par transparence.
 
 
L' échiquier du Destin esquisse
 
| En haut |