"Opus 44 "  -   80 x 100 cm

Opus 44

Opus 44 a fait l'objet d'une exposition progressive au fur et à mesure de sa réalisation.
Vous pouvez voir l'avancée du travail, des études préalables jusqu'à la toile achevée, sur les pages suivantes :


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Cette toile est une allégorie sur la création musicale. Elle prend ici la forme d’un océan de partitions musicales pour instruments à cordes. On y voit un quatuor : deux violons, un alto et un violoncelle dont seules les volutes émergent telles de petits icebergs qui dérivent entre les déferlantes.
Toute cette agitation du tableau traduit le bouillonnement créatif de tous ces compositeurs qui nous ont légué ces œuvres éternelles. En hommage à ces compositeurs de génie, toutes les partitions du tableau sont la reproduction de véritables manuscrits originaux.
On peut apprécier les différentes écritures de Bach, Beethoven, Mozart, Vivaldi, Schuman, Paganini… dont quelques annotations et dédicaces d’époque.

 

Analyse de l'oeuvre par Marie-Hélène Barreau Montbazet , Docteur en histoire de l'art, Paris I Sorbonne

 

Recto verso insolite d'un bel hommage...
Une composition au premier regard assez surprenante lorsqu'on découvre ce grand format.
Un espace central mystérieux, troublant.
Une belle luisance, une texture soyeuse.
Des combinaisons de partitions musicales inhabituelles, des enroulements saillants, des feuilles en volutes à pointes recourbées, des vagues éloquentes devenues inaudibles dans lesquelles on pressent inconsciemment l'inéluctable, l'inextricable, un spectre indéfini dissimulé dans un océan chaotique, menaçant.
L'atmosphère chromatique surréaliste dans des camaïeux d'ocres et de terres, une luminosité d'orage, ne font qu'accentuer ce ressenti.
J'avoue que sans les révélations inédites de Patrick Rogelet sur ce dessin allégorique, j'en serais restée à l'écho énigmatique, peut être mélancolique, voir justement dramatique, d'une symphonie houleuse, cyclonique. Un hommage fervent aux grands compositeurs, aux chefs d'orchestre, aux musiciens, qui lorsqu'ils nous portent, nous transportent à travers leur musique nous font facilement oublier qu'il y a en amont une quantité monumentale de travail, d'insatiable persévérance, une discipline harassante en toutes circonstances pour parvenir à cet envol, ce dépaysement extatique qui nous sublime, nous émeut.
Les vagues de partition semblent soudain se figer, se cristalliser. Un ultime soubresaut, le souffle retombe, seuls quelques feuillets en suspension voltigent encore avant de se poser et de s'emboiter sur des ondes pétrifiées, denses, implacables, dévorantes.
C'est un arrêt sur image au cœur de la tempête, une mutation après l'ivresse, un silence, on espère une simple pause.
La musique redevient une écriture codée, formelle, immuable, une beauté calligraphique d'autant plus touchante qu'elle est reconnaissable, fidèlement retranscrite.
La structure de la composition est scrupuleusement, presque scientifiquement, étudiée jusqu'aux partitions drapées qui reproduisent avec authenticité des manuscrits originaux.


De visu, on reconnaît quelques épigraphes.
Les manches des violons s'apparentent à des mâts de vaisseaux engloutis, des icebergs.
Les partitions sont à la fois vagues et voiles repliées.
On pense au « bateau ivre » de Rimbaud, au « Vaisseau fantôme » de Wagner, leurs thématiques symboliques depuis l'origine des temps. La ligne d'horizon, à peine suggérée, délimite en douceur la transition entre l'océan et le ciel, ouvre la perspective d'un au delà plus prometteur, une lueur apaisante d'espoir après le creux de la vague.
Le premier plan laisse apparaître à très grande échelle des portées musicales surdimensionnées d'instruments à cordes, la crête du sommet de la première vague en diagonale.
Ces jeux d'obliques liés à un premier plan rapproché nous donnent le sentiment d'être nous mêmes promptement basculés dans cet espace tourmenté, cet intermède incompréhensible dont les obliques dynamiques sont contrariées, statufiées.
On a ici plusieurs niveaux de lectures.


Les étapes préliminaires dans le choix de la composition, liées à des contraintes techniques, expliquent la structure progressive du dessin.
L' idée initiale consistait à représenter l'univers envoûtant des musiciens, leurs tempêtes passionnées dans une mer agitée. L'océan déchaîné symbolise l'énergie créatrice des compositeurs et l'orchestre chevronné qui les interprète avec ferveur. La première difficulté était de configurer un océan de partitions. Un point de vue au-dessus des vagues était selon l'artiste beaucoup trop complexe, colossal; les feuillets beaucoup trop nombreux auraient dans son esprit dû être lisibles, visuellement déchiffrables, les multiples perspectives graphiques difficiles à figurer. Le dessin est donc resté assez longuement de côté limité à de simples croquis, sans idée précise, le temps de trouver des solutions satisfaisantes répondant à la fois à ses inspirations et aux obstacles techniques. C'est en songeant à traduire la scène à partir du cœur de la vague que les ébauches ont repris. La première vague qui déferle devant nous limite en effet la vue d'ensemble. Il a ensuite suffit de décaler les vagues, limitées à trois, pour donner le sentiment d'un océan qui s'étend au loin. Seules les deux premières vagues reproduisent une quinzaine de manuscrits originaux. Ainsi disposées, les courbes et contre courbes des partitions imbriquées ont créé un espace vacant au centre: le creux de la vague dans tous les sens du terme.
J'en resterais là si je n'étais pas parvenue à convaincre Patrick de révéler les sources d'inspiration qui l'ont orienté dans la poursuite de ce dessin. Il était jusqu'alors persuadé qu'en expliquant le verso du dessin, on ne percevrait plus que lui au détriment de l'esthétique du recto. Ce songe creux est devenu dans son imaginaire une gueule béante qui explique la disposition des pointes des partitions pour les faire ressembler à une mâchoire de squale.


Une créature horrifique s'est peu à peu esquissée, ingénieusement dissimulée dans la composition. La thématique du dessin a comme l'explique l'artiste, pris dès cet instant une orientation symbolique liée au danger auquel est confronté le musicien de haut niveau : la dystonie. La volute du violon au second plan évoque un nez; un œil de cyclope est dissimulé dans la partie gauche d'un nuage sourcillant et menaçant. Les rayons du soleil en direction du violon accentuent ce regard foudroyant.
Derrière cette allégorie émouvante, l'artiste (musicien dans le passé) a accompli un travail considérable de recherches, de précision, d'authenticité. Il s'est rendu chez un luthier pour prendre des dizaines de clichés de violons avec un éclairage et un positionnement adéquats. Il a délicatement déformé chaque manuscrit, un par un, dans la position la plus proche de celle qu'il occuperait dans la composition afin de respecter la transformation des portées et des notes, la perspective. Une préparation longue , minutieuse, révélatrice d'un tempérament passionné mais aussi scientifique.


Ce dessin est avant tout un bel hommage aux plus grands musiciens dont le destin parfois difficile est passé sous silence. A force de travail toujours plus intense, ils sont parfois bien malgré eux condamnés à errer un temps sur les océans, entre deux crêtes, sans réelle vision sur l'horizon, tétanisés à l'idée que l'innommable peut se produire sans prévenir, en plein
concert lorsque la tempête surgit, que la foudre s'abat injustement sur le musicien qui vogue. L'espoir s'évanouit mais n'est pas anéanti pour autant, tout n'est que mouvement, le temps de lever l'ancre arrive.
L'espace central énigmatique permet de tout imaginer, c'est une question de perception, de parcours. L'instrument est peu à peu absorbé à moins qu'il ne ressuscite. Les partitions s'enroulent ou se déroulent. Les lueurs sont à la fois celles de la foudre et celles d'un merveilleux espoir qui renaît à la source.


Une odyssée artistique plus personnelle qu'il n'y parait, un vagabondage poétique et métaphorique en pleine houle, le récit de l'artiste, ses expériences, ses aliénations, peut-être ses dérives, ses ivresses, ses espérances au rythme des marées, des constellations. Un voyage audacieux à travers les crayons de couleur..."

 

Marie-Hélène Barreau Montbazet