« Abstractions figuratives »   -   66 x 88 cm
 
Abstractions figuratives
 

Analyse de l'œuvre par Marie-Hélène Barreau Montbazet, Docteur en histoire de l'art, Paris I Sorbonne

 

« CECI N'EST PAS UNE PEINTURE »

 

Une création très originale et très différente de toutes celles qui ont précédé. Une œuvre surprenante avec une orientation nouvelle.

On peut facilement hésiter ou s'interroger sur le médium utilisé si l'on ne connait pas encore le parcours artistique de Patrick Rogelet.
Gouache ou acrylique viennent naturellement à l'esprit, on ne pense pas au dessin.
L'ensemble est pourtant entièrement et exclusivement réalisé aux crayons de couleur mais la peinture n'est pas si loin...

L'artiste nous confie les préliminaires de son approche créatrice. L'ébauche, ou plus exactement la source d'inspiration de cette création, est presque ludique, très spontanée, intuitivement exécutée à la peinture. L'essai en peinture est posé sur la table de travail près de la feuille blanche sur laquelle Patrick va commencer à dessiner.
Il mêle directement en amont et en parallèle (ou à distance) la peinture et le crayon. Les tonalités chromatiques sont respectivement similaires. C'est presque un dédoublement avec des variantes créatrices sur deux supports indépendants. Les deux fusionnent dans la germination conceptuelle du dessin: la peinture qui ne sera pas gardée est le projet de départ, prémisse du dessin que nous voyons maintenant sans le reconnaître en tant que tel. La démarche créatrice est contraire aux usages et presque paradoxale dans la mesure où le dessin précède généralement l'œuvre finale en peinture ; ici c'est l'inverse. Peinture et dessin vont d'ailleurs jusqu'à se confondre si l'on arrive à croire que la simple pointe d'un crayon de couleur produit les mêmes effets qu'un pinceau et preuve en est.
Certes, le temps de création n'est pas le même. Patience et virtuosité technique sont de rigueur et d'autant plus extraordinaires qu'ils se font oublier tant la simulation de peinture est confondante. Les passages sur le papier, les traces de crayons sont invisibles même en s'approchant très près.

L'illusion est là puisque ce qu'on perçoit n'est pas, mais c'est bien davantage qu'une démonstration performante ou un exercice de style.
Si l'on parle volontiers des dessins aux crayons, le simple crayon de couleur semble être trop ignoré, sous-estimé, marginalisé. En même temps, on l'oublierait presque à travers ce dessin tant il s'apparente ou s'associe à la peinture.

Une succession divinement maîtrisée de tracés légers et répétés sature le papier au point de créer une texture à la fois veloutée et luisante.
Un dialogue d'ombres et de lumières, de matière virtuellement palpable, de vides et de pleins, de léger et de lourd.
On pressent une construction plastique faite de douceur, d'ondulations modelées, d'éclats et d' étirement saillants, dans une atmosphère de senteurs de peinture encore humide, à peine sortie du tube.
C'est à s'y méprendre, on perd tout repère de classification étroite, d'idée préconçue sur la reconnaissance arbitraire d'un médium, une hypothétique hiérarchie.
Ce clin d'œil pertinent de l'artiste nous fait réfléchir sur les cloisonnements trop hermétiques et exclusifs des champs esthétiques, ce besoin arbitraire de répertorier un art en oubliant les connexions enrichissantes d'un médium à l'autre, les résonances, les ouvertures infinies qu'offrent des crayons de couleur au demeurant trop modestes.
Les rapports entre peinture et crayons de couleur demeurent ambigus; ils semblent être à la fois recherchés (dans leur convergence) et esquivés (la peinture a été détournée, elle n'est en apparence que prétexte, postulat).
On glisse imperceptiblement, avec trouble et fascination, d'un médium à l'autre. Les questions relatives à l'identité spécifique du crayon de couleur restent en suspens, peu importe pour le moment, puisque la magie opère largement, d'autant plus vivement lorsque le médium est identifié.

On peut malgré tout s'interroger sur la création en elle-même. Commence-t-elle dès le projet en peinture ou seulement à partir du dessin que nous avons?
Patrick répondra certainement que la création ne concerne que le dessin aux crayons de couleur (la peinture n'a pas été conservée, elle n'est qu'un stimulant, un instrument générateur).
Certes le dessin est ici totalement autonome et retravaillé. Les deux étapes sont pourtant plus étroitement liées qu'on ne le pense : ce dessin est plus révélateur qu'il n'y paraît, il est à la fois une continuité et un commencement dans la création.
La facture de l'ensemble des dessins de Patrick et le thème initial dans cette œuvre-ci, montrent plus ou moins inconsciemment un désir de relier peinture et dessin.

 

L'originalité de Patrick consiste notamment à « peindre » aux crayons de couleurs, avec des simulations d'éclaboussures éparses, de chute visqueuse de la matière, de dilutions aqueuses, des effets instantanés de peinture fraiche dont la surface feint de s'être fissurée en séchant... le tout en utilisant de simples mines et à sec bien sûr.
« Ceci n'est pas une peinture » mais bien un dessin peint aux crayons de couleur.
L'artiste est maître dans ce domaine.

Les intensités monochromatiques sont admirablement nuancées. Couleur et matière ne semblent faire qu'un : l'une et l'autre feignent d'être malaxées, étalées, expulsées comme en peinture.
Patrick a rajouté quelques éléments formels pour équilibrer la composition finale au crayon et l'adapter à sa perception figurative dans l'abstraction. Les ouvertures sur la blancheur du support papier redoublent les contrastes et la plasticité ; le cœur du dessin est évidé. Dès lors qu'on a pris connaissance du médium utilisé, ce qu'on considérait improvisé ou instinctif dans le domaine de la peinture devient maintenant très complexe. Les graphismes (et non plus la matière) se tordent, s'enchevêtrent, se multiplient sans jamais se brouiller.
On peine à imaginer les cheminements incessants et subtils de la main au contact du papier.
Le titre suggère que tout est en ordre ou à sa place, accessible, mais l'incertain et l'inattendu, ne sont pas écartés pour autant; ils relèvent du contemplateur.

En partant de cette cosmogonie de départ en peinture, l'artiste a progressivement vu surgir des figures embryonnaires dans son dessin en cours. L'une d'elle, récurrente, fut formellement entretenue et lorsque l'on contemple longuement le dessin, on s'aperçoit que Patrick a rajouté discrètement certains indices formels dont le plus évident est un œil. Le reste est à deviner si on le souhaite !

Clin d'œil de l'artiste, œil de la révélation, réflexion sur le regard ? L'approche est surréaliste, c'est au regardant, d'ouvrir les portes de la création, de chercher, même s'il trouve tout autre chose !
Ne révélons donc pas trop rapidement la forme inductive intuitivement perçue et volontairement adaptée par l'artiste.
La peinture en amont est peut-être plus importante dans sa démarche que l'identification formelle unificatrice qui tend à fixer ou figer le dessin, à limiter les articulations et détails qui nourrissent l'imaginaire, à extraire l'abstraction en énonçant une évidence qui n'est pas irréfutable.
Disons seulement que la totalité du dessin peut être mise en rapport avec le jeu d'échecs... (nouveau clin d'œil en référence cette fois-ci à « l'Échiquier du destin »)
Chacun peut très librement s'exercer à chercher des silhouettes polysémiques disséminées, il en trouvera sans cesse de nouvelles, elles disparaîtront parfois aussitôt pour se métamorphoser en d'autres formes et contenus aléatoires. S'il n'était pas signé , le dessin pourrait aisément être tourné dans tous les sens, l'expérience est intéressante, le dessin devient extensif, toutes les digressions sont possibles.
Le dessin adopte une sonorité très différente selon ce que chacun saisit, imagine, entend en fonction de ce qu'il cherche et de sa sensibilité ; il se mêle à nos récits, nos fantasmes avec un arsenal de formes diversifiées plus poétiques que théoriques.
Le contemplateur nomade peut toujours aller plus loin dans l'imprévisible, sans aucune certitude ni frontière. Il joue au pluriel avec la complicité et l'acquiescement de l'artiste qui redécouvre lui aussi son dessin à travers nos perceptions...
Certains verront tout un bestiaire, d'autres des avatars humains, des paysages fantastiques, la construction perpétuelle de mondes insolites, d'explorations errantes.
L'œil que nous découvrons dans le dessin (on peut même facilement en discerner deux) nous encourage à toute forme de dispersion délire du regard.

Cette œuvre fait pendant à un autre dessin, l'huile aux crayons (2008). L'approche y est similaire mais le crayon de couleur est par contre ouvertement identifié : on voit alors clairement le passage de l'illusion de peinture qui sort du tube et devient progressivement dessin. La symbolique est renforcée par la représentation graphique des crayons de couleur en pleine action. Patrick va beaucoup plus loin dans son « Abstraction figurative » mais le thème du rapport à la peinture est le même.

L'artiste est légitimement reconnu comme un prodige du crayon de couleur ; il contribue par ses créations à émanciper un médium aux ressources sans limite du possible.


Marie-Hélène Barreau Montbazet