« Le Radeau de la Liberté »   -   80 x 120 cm
 
 
Le radeau de la Liberté
 

C'est une allégorie sur la liberté d'expression. J'avais ce projet depuis l'attentat terroriste contre Charlie hebdo à Paris en janvier 2015. L'idée est de représenter un radeau constitué de crayons de couleurs qui sauvent des tubes de peinture, fuyant le danger et à la recherche d'une terre d'exil. Pour cela, dans un premier temps, j'ai voulu détourner l'œuvre très connue de Géricault :
"Le radeau de la Méduse".


Voici la première étude où chaque personnage est remplacé par un tube de peinture, les planches du radeau par des crayons de couleur.

 

 

Depuis les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, je dédie ce dessin à toutes les victimes d'attentat, pas seulement celles de Paris...

 

Puis j'ai travaillé une version plus personnelle, plus créative, plus moderne.
J'ai changé complètement la composition avec une perspective totalement nouvelle, très accentuée. Le dessin est vertical, contrairement au "Radeau de la Méduse".

 

Un gif animé des différentes étapes de l'étude :

 

 
Quelques étapes de la réalisation
     
 
     
 
     

 
 
     
 
     
 
     
 
     
     
 
     
 
     

Analyse de l'œuvre par Marie-Hélène Barreau Montbazet , Docteur en histoire de l'art, Paris I Sorbonne

 

LIBRE COMME L'ART

 

« Tout artiste aujourd'hui est embarqué dans la galère de son temps... Nous sommes en pleine mer. L'artiste, comme les autres, doit ramer à son tour, sans mourir s'il le peut, c'est-à-dire en continuant de vivre et de créer » (Albert Camus)

 

Cette création est une œuvre fondamentale et symbolique qui porte la marque du temps, de l'actualité. Elle repose sur de nombreuses explorations faites par l'artiste à partir de modélisations numériques, d'esquisses, de recherches fouillées en matière de composition et d'atmosphères, de couleurs, d'analogies ressenties, d'allégories. Toutes ces études ont nécessité plusieurs mois de mises au point préalables. La référence au tableau de Géricault est évidente, c'est un clin d'œil. L'artiste est parvenu à mener une œuvre très originale et personnelle stimulée comme « Le Radeau de la Méduse» par un contexte tragique de forte émotion, de crise généralisée. Laissons de côté Géricault, les multiples interprétations générées par ce tableau très imposant, qui influença beaucoup la littérature et la culture en passant par Hergé et les caricatures dans la presse.

 

Regardons le dessin qui fait l'objet de notre étude :

 

Le thème général est la liberté d'expression déjà revendiquée par Patrick dans plusieurs dessins depuis « Je suis Charlie ». L'artiste quel qu'il soit et qu'il le veuille ou non est pour reprendre le terme de Camus « embarqué ». On est donc ici en pleine mer. Ce serait bien en deçà de la réalité de considérer l'art comme une seule aventure. L'art est plutôt une question de survie, une nécessité, il est indissociable de la vie. Sans liberté nous ne réaliserons rien. Les convulsions du présent nous plongent dans l'horreur, le désarroi, l'effroi. La création, la culture sont touchés de plein fouet, menacés. Créer n'est plus seulement exposer, mais s'exposer, affronter le tragique, s'écrier, lutter. Laissons-nous porter par les flots : l'Art Contemporain n'est pas non plus le reflet parvenu d'un art officiel. Ce n'est pas l'art médiatique désigné, délimité, qui nous est imposé d'autorité, mais une création qui n'est pas coupée d'une réalité vivante, plurielle, résolument libre. En tant que tel, l'Art libéré dont nous parlons ne suit aucune ligne de conduite directive, idéologique, aucune dictature, aucune censure ; il ne se laisse enfermer dans aucun carcan, il est avant tout insoumis et tout aussi pluriel que la réalité vécue. Il est méritant et de ce fait déjà digne d'admiration.

Soit l'artiste contemporain choisit de traduire une vérité charnelle, la sienne, sans céder aux modes, soit il est directement impliqué dans l'arène, engagé, militant. Il résiste avec irrévérence à l'oppression, toutes sortes de fléaux et subit le roulis sur une embarcation de sauvetage en plein océan. Dans les deux cas, qu'il murmure ou déclame, l'artiste foncièrement rebelle crée selon ce qu'il croit, ce qu'il ressent, l'aspiration de sa raison d'être. Il ne succombe pas à la force, ni à la peur montante, comme une marée. Un art bridé, privé de liberté, est par principe un art sans âme ni sève, un formatage soumis à une sorte de terrorisme intellectuel qui porte atteinte à nos valeurs, c'est comme si on demandait à un artiste de limiter sa respiration ou de se consumer, de s'effacer, de mourir ou de vivre avec une âme vide.

 

Le radeau figure ici une embarcation de fortune, décimée, en ruines. L'atmosphère est extrême. L'esquif menace de sombrer dans l'abîme. Il est composé de crayons de couleur et évoque une palette chromatique retentissante sur un océan sourd, aveugle, d'une épaisseur glauque dévastatrice, une palette de bord existentielle, malmenée, en pleine crise. Il personnifie la création et à travers lui l'exode du dessinateur, du peintre, de l'artiste en général, sa quête de liberté, de légitimité, au péril de l'art et de sa vie, de son sens. Le radeau par le biais de l'art s'adresse à nous tous. L'art nous maintient, nous encourage et nous rend tous solidaires lorsqu'on est face à l'adversité et à l'abomination sauvage.

 

Le choix des couleurs utilisées tient une importance primordiale dans cette allégorie. J'ai voulu, explique Patrick, exposer une cohérence chromatique, éviter une cacophonie de couleurs, associer des couleurs, mais aussi mettre le radeau en valeur en lui réservant des tonalités vives.

 

Les crayons sont maîtres de cérémonie, ils supportent, soutiennent la création, survivent dans une atmosphère morne, impitoyable, redoutable. Les mines cassent, se liquéfient, pleurent de tout leur sang ; les pigments s'assombrissent, s'écoulent en larmes amères, les couleurs se mêlent et disparaissent dans une mer sidérale, visqueuse, faite de peinture (au crayon). Les tubes sont contorsionnés, déformés, les crayons sont tailladés, éclatés, défigurés ; ils sont unis dans la tourmente infernale, poursuivent le même combat. Certains parviennent encore à résister tandis que d'autres dépérissent, succombent le ventre vide. La mer engloutit les cadavres de couleurs, la vie. Son silence, ses tonalités, sont sinistres, mortuaires. La tempête semble être passée, l'espoir d'un rivage, d'un horizon terrestre est en vue.

Il y a toute une polysémie des couleurs, un symbolisme archétypal.

 

Le crayon vertical du mât est noir. Associé à la figuration d'une croix, dévoile l'artiste, il représente la mort. Le vert est l'espoir bien sûr et le pourpre symbolise sur un plan spirituel la foi, la vie éternelle. J'aimerais souligner que la foi et l'espérance guident symboliquement le radeau (comme « La Liberté guidant le peuple ») Ces deux seuls tubes intactes ont un rôle important pour moi. J'ai aussi procédé à des associations de couleurs : on retrouve au pied de ces deux tubes préservés les trois couleurs primaires bleu-jaune-rouge. Ces derniers sont parmi les « survivants » puisqu'ils sont encore à moitié remplis. Ils symbolisent l'espoir de refabriquer toutes les autres couleurs... Les tubes blanc et rouge presque vides agonisent, face à face : le blanc renvoie à la neutralité, la pureté en opposition au rouge (sang) évocateur de la guerre, de la mort. Le bleu symbolise l'irréalité,une certaine neutralité, il est modéré. Il est devenu une couleur internationale chargée de promouvoir la paix.

 

Un ciel de mer, en prolongement des flots, contaminé par la mer, tout aussi dramatique et lui aussi d'une « liquidité » massive. Les symboles sont multipliés dans les moindres détails. Tout a été construit à partir d'objets réels. Les tubes de peinture, les pinceaux, les crayons, le chiffon d'artiste hissé en étendard, la palette, incarnent les artistes, les naufragés en exil, les victimes, leur combat audacieux, pour la liberté dans l'épreuve, le danger, la souffrance. L'art est un instrument de libération. Emerson ne disait-il pas que tout mur est une porte ...? Aucun obstacle n'est infranchissable, l'espérance entretient l'élan, le dépassement, l'envol, il rend téméraire. Lorsqu'il n'y a plus de porte, il reste les fenêtres...

 

« La mer, la mer, toujours recommencée ! » disait Valéry, ou en filigrane, « L'azur, l'azur, l'azur ! » comme le proclamait déjà Mallarmé, symbole de liberté. Si on ne peut refaire le monde on peut contribuer à empêcher qu'il ne se désintègre. La liberté n'est jamais acquise, toujours à conquérir avec persévérance si on veut la prolonger.

 

Prenez crayons et pinceaux comme glaives, aux armes !

 

Ce dessin reflète avec éclat l'expression artistique de Patrick ; il est à la fois miroir de son art et de lui-même. C'est une œuvre qui fait office de Manifeste, un dessin majeur qui illustrerait parfaitement la couverture d'un ouvrage sur l'ensemble de ses créations. Tout y est : la dualité du médium, ses effets optiques de dissolutions, de matière, d'adéquations, ses détournements mimétiques, son discours narratif allégorique, mais aussi les contradictions de l'artiste.

 

Lorsqu'on le connaît bien, on sait d'avance sans partir à la dérive que l'effet de peinture est illusoire, un pur travestissement : tout est minutieusement dessiné sans adjuvant d'une manière finalement très libre ou très singulière par rapport à la technique usuelle de ce médium. Liberté ne signifie pas qu'il n'y a pas de contraintes, elles sont d'un autre ordre puisque l'artiste se les impose lui-même, elles expriment sa nature, une libre nécessité d'inventer de nouvelles transpositions pour atteindre l'originalité artistique. Ceci dit, au- delà des mots, la liberté de l'artiste n'est-elle pas en réalité dans le quotidien une illusion, une utopie, au regard de l'actualité artistique, des cimaises actuelles, du marché de l'art ?

 

Patrick peint avec une pointe fine de crayon (sans eau), enfreint les règles traditionnelles du dessin, s'il y en a : ses crayons absorbent toutes les techniques. Le ciel et la mer feignent d'être peints, faits de coulures de peintures, de fluidités: le ciel semble ainsi tourbillonner et se fondre à l'océan en circularité perpétuelle. Il poursuit incessamment son expérimentation de la peinture au crayon et se démarque ostensiblement des cloisonnements classiques, soulève des questions, suggère des réponses, une esthétique de l'hybride dont il est le parfait représentant. D'un médium à l'autre, comme d'un mot à l'autre d'Octavio Paz, ce que je dis s'évanouit. Je sais que je suis vivant entre deux parenthèses. Ce pourrait être la devise de l'artiste à travers ce dessin. On entrevoit l'épaisseur d'un visible homogénéisé, le fond derrière la forme, les passages illusoires d'un médium à l'autre, les liens à la fois noués, et brouillés, façonnés, entre dessin et peinture, leur attachement, leur fusion coulée dans le même geste. L'être et le non-être, la vie et la mort... L'existence du dessin au crayon ne tient qu'à un fil, un trait satiné, lisse, qui glisse, se perd tant il est imperceptible, c'est un travail sur la densité du pigment. On sent une certaine peur ou réticence au vide, à la planéité sur le support ; le papier disparaît totalement sous les pigments de couleur, il est étouffé par le crayon qui l'est lui-même par l'illusion de peinture, de matière.

 

La scène représentée correspond à l'instant décisif de délivrance, l'observateur aperçoit une ombre infime qui avance au crépuscule, la silhouette d'une terre qui dessine l'avenir, le radeau s'en approche juste à temps. Est-ce bien la terre promise ? Le vent gonfle la voile effrangée vers le but à atteindre, des éclairs illuminent le ciel embrumé, une fêlure ardente souligne la ligne d'horizon.

Ne jamais renoncer... Ne jamais oublier non plus...

 

La composition du dessin s'est construite pour qu'il y ait une double lecture. L'état critique du radeau laisse penser que sans l'apparition soudaine de la terre en ombre chinoise, l'embarcation serait devenue non pas un lieu de salut mais une tombe car elle en avait pris l'aspect :

Une croix domine le radeau ; il fait lui-même office de pierre tombale. La disposition des tubes situés dans le plan de la croix épouse la configuration d'une stèle. Cette tombe potentielle a déjà été profanée, on y voit des crayons brisés dans un trou béant. On a compris que les tubes symbolisent les artistes, plus généralement les hommes. Au fur et à mesure qu'ils s'éloignent de la croix, ils sont de plus en plus mal en point; agonisant ou mort pour celui qui a « la tête sous l'eau ». Ils symbolisent tous ceux qui subissent l'oppression, la privation de libertés. Leur lente agonie rappelle les prisonniers politiques qui restent en souffrance dans les goulags, meurent souvent d'épuisement. Les crayons brisés laissant un trou béant symbolisent les victimes d'attentat et la mort violente.

 

La fine pellicule chromatique, déposée par les crayons, passage après passage, traduit avec virtuosité la substance charnelle de la peinture, une texture qui n'existe que par métaphore plastique, prouesse technique. On est à la fois ébloui et médusé.

 

Le format du dessin n'est volontairement pas non plus traditionnel, proportionnellement réduit par rapport aux différents codes proposés. Le cadrage est décalé pour instaurer une dynamique dans le dessin ; la perspective, l'échelle, sont amplifiées, nous sommes plus directement impliqués.

 

Un vrai format portrait aurait été plus large. C'est l'idée et le sujet qui ont déterminé le format et non ce dernier qui a influencé la composition. Toutes mes créations sont crées librement, je n'aime pas dépendre d'un format imposé.

Le radeau ne figure pas en entier : si ça avait été le cas et qu'il avait été représenté au centre de la composition il se serait apparenté à un bateau de pêche immobile posé sur un plan d'eau. Sans intérêt...

 

J'ai opté pour un point de vue très rapproché du radeau, un zoom accentué par une perspective cavalière prononcée : les crayons du premier plan sont deux fois plus gros que ceux du mât. C'est une invitation à entrer dans la scène pour comprendre ce qui s'est passé en détail.

Actuellement figure de proue de toutes ses créations, ce dessin de grande envergure trahit toujours inconsciemment un fantasme de peinture derrière cette allégorie de la liberté.

 

De quelle liberté le médium du crayon de couleur témoigne-t-il ?

L'artiste ne serait-il pas aussi prisonnier de son propre médium ?

 

Si le crayon de couleur est de toute évidence capable de toutes les audaces par la parfaite maîtrise de l'artiste, sa représentation reste ambiguë et on éprouve le sentiment d'être confronté à deux types de liberté qui sont aussi étrangement deux nécessités. D'une part la liberté fondamentale de l'acte créateur, d'autre part la liberté relative, en l'occurrence particulièrement exigeante, dans la technique. Une double liberté : l'une sociale et l'autre par rapport à l'artiste lui-même, cette dernière ne le satisfait paradoxalement pas pleinement et pourtant. Le crayon n'est- il pas trop pudique ? On baigne en plein paradoxe...

 

Par ailleurs, pourquoi évoquer l'allégorie de la mort dans une œuvre qui prône la liberté ? Nul n'est libre face à la mort, c'est notre destinée à tous. Personne a priori ne choisit de mourir alors que nous voulons tous être libres. L'alternative à la liberté est-elle la mort ? Et la foi dans tout ça ? Tant que l'homme, l'artiste en particulier, prendra position, qu'il sera prêt à souffrir et à mourir pour défendre nos valeurs, nos racines, nous serons libres.

 

Depuis que j'ai vu la mort d'un peu plus près, j'ai cessé de croire qu'en s'efforçant de garder les yeux tournés vers ces éclaircies qui semblent d'abord désigner un autre monde, on devait réussir à aborder sans douleur, sans rupture, à ce monde. (Philippe Jaccottet). Ce dessin symbolise et allégorise avec beaucoup de talent la résistance de l'art, des artistes, leur combat risqué pour la liberté, la vie. La lumière qui perce au loin brille d'espoirs, de créations, mais aussi de larmes.

 

 

Marie-Hélène Barreau Montbazet